dimanche 3 février 2019

LIDA, UN JUIF SOUS LA TOISE

Un Juif de Lida sous la toise allemande


VINKL LITÈ Je ne vois aucune soumission chez cet homme. Il considère l'autorité à travers ses lunettes de myope, sans doute plus adaptées à la lecture de près des livres sacrés qu'à jauger l'Allemand.


L'unique chose qui me frappe c'est qu'il ne prend pas la peine de se redresser, ce que je considère comme l'ultime acte de rébellion. Il vient sans doute de passer sous la toise et ce qu'il regarde, c'est la caméra. Que pense-t-il exactement à ce moment de ces autorités qui le toisent ? Sans doute n'ai-je pas lu toute la littérature rabbinique que cet homme, ce mentsh, a absorbée. Mais j'ai lu suffisamment de littérature yiddish, et notamment Lamed Shapiro, pour savoir qu'un Juif à terre regardait un cosaque à cheval avec pitié, et pour comprendre d'où lui venait ce sentiment de commisération pour celui qui n'avait pas eu accès à la culture livresque. En Lituanie, les Allemands de la Première Guerre mondiale ont été considéré par de nombreux Juifs qui parlaient leur langue – notamment ma grand-mère de mémoire bénie Merè-Khayè – comme des gens civilisés. Du reste les Allemands, férus d'ethnologie et grands amateurs de tourisme, ont amplement documenté les territoires qu'ils ont occupés lors de la Première Guerre mondiale. Leurs photographies de Vilna sont parmi les premières photographies anciennes qu'il m'a été donné de voir de ma ville natale lorsque j'ai travaillé comme bibliothécaire au Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ). Aucune personne raisonnable consultant cette documentation dans les années 30 (par exemple) n'aurait été capable de prédire le génocide que l'Allemagne nazie a perpétré avec l'aide zélée de ses collaborateurs. Mais un artiste sensible, un auteur visionnaire aurait peut-être pu en tirer une dystopie. Nous regardons aujourd'hui les photographies à travers une interprétation rétrospective qui fait fi de l'évolution des contextes historiques. Dans cette zone de peuplement où les Juifs ont été assignés sous l'empire tsariste, la persécution, les lois discriminatoires et arbitraires, les idées rétrogrades et les humiliations étaient l'apanage de l'antisémitisme russe que Léon Poliakov et Walteur Laqueur ont décrit par le menu. Jusque tard dans les années 30, l'Allemagne a représenté une terre de progrès, de sciences et d'échanges culturels. Erreur fatale. 
C'est du côté de la science allemande et des universitaires qu'il conviendrait de se tourner pour observer la construction d'une théorie de l'inégalité et des préparatifs en vu de l'"organisation" des populations en fonction de leurs caractéristiques raciales. Dès 1945, Max Weinreich dans Hitler et les professeurss'appuyant sur une multitude de documents collectés du temps même de la guerre, remontait le fil idéologique de cette reconstruction racialiste commencée dès le 19e siècle, et pas par les seuls universitaires allemands, mais enfin l'index de Hitler et les Professeurs compte des centaines de noms dont la grande majorité sont des professeurs (Herr Professor) allemands
Or, si le contexte de 1915 est indéniablement différent de celui 1939, cette photographie nous renvoie forcément aux théories raciales de la pseudo-science allemande. L'histoire rétrospective et lacrymale tant décriée par Simon Dubnow, lui aussi un Biélorusse, peut faire commettre des erreurs d'appréciation (surtout si la photographie est une archive isolée). L'officier allemand en arrière du soldat allemand (ou du policier local) ne manifeste aucune bienveillance mais aucune agressivité non plus. Je ne suis pas certaine pour autant, que l'établissement de ces cartes d'identité ne constituait pas une menace en tant que telle pour les populations locales de ce qui avait été la Zone de résidence, si densément peuplées d'âmes juives.

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