vendredi 25 mars 2016

Une reine Esther nommée Rose

Une Reine Esther nommée Rose







Ces chansons de femmes, d'amour et de combat sont dédiées à mes filles chéries qui sauront pourquoi celles-ci et pour ma maman Rose Portnoi qui aurait eu 95 ans aujourd'hui le 15 adar, Shushan Purim, le Purim de Suze, un jour où les Juifs ont remporté une victoire sur leur persécuteurs. 


Naître le 15 adar s'accordait bien à la personnalité de Rose, car elle avait en effet traversé toutes les phases de la préparation à l'épreuve par le jeûne, la réalisation du plan à travers d'habiles stratagèmes mis en oeuvre avec subtilité, puis le succès d'une entreprise risquée où elle a joué des connivences de papa avec le régime et de sa capacité à le soutenir affectivement et moralement. Je n'irais pas comparer papa à Ahashverosh, même s'il lui est arrivé d'être shiker plus que de raison, mais l'idiot de roi ne tenait pas l'alcool, lui, contrairement à mon héros de père (comparer les midrashim avec les mémoires de papa).

Maman avait tout d'une héroïne. De celles dont on chante la persévérance dans les récits, faisant preuve de dévouement à leur famille et à leur peuple et surtout d'un sens du discernement qui tient de la vision du grand homme politique.
Peut-être croyez-vous que les reines, les femmes qui doivent jouer leur vie sur une ruse et qu'on appellerait des intrigantes si elles ne se consacraient pas à une mission plus élevée, vous croyez peut-être que ces femmes sont des gentilles. Non, ce sont des femmes un peu sévères qui suivent un principe invisible aux autres. Ce sont des femmes qui ont un oeil sur chaque détail afin que la visée intérieure ne soit pas déviée. Elles ne manifestent pas de tendresse excessive. Vous reconnaissez quelqu'un ?


C'est le moment ici de citer la réflexion d'un bon ami hongrois qui a vu la photographie de ma petite-fille (la lumière de mes yeux, dois-je le préciser ?) : " 
Tu ne penses pas que c'est un signe qu'après son échec comme système social le matriarcat ancestral s'est réfugié dans les ADN ?" 
En Russie, Rose marchait sur la pointe des pieds sur un fil tendu entre le précipice qu'ouvrait le communisme et la Halakhah, la loi juive qu'elle appliquait sinon à la lettre, du moins dans son esprit, usant d'une forme de marranisme, de judaïsme caché qui nous a permis de sortir de là sans une écorchure à notre identité.
Cette dissimulation comportait sa part d'assimilation dans une société dont tout n'était pas à rejeter mais qu'il convenait de fuir pour ne pas finir, comme l'écrivait papa, avec les ours de Sibérie.

Nous sommes là et vivants, et forts, grâce à ces qualités qui sont celles que la Meguilah de Purim confère à Esther. Maman ne pouvait naître que le 15 adar.
Le document qui faisait état de son décès a été établi sur la déclaration d'une certaine Shéhérazade et il était signé de la main d'une fonctionnaire du nom HACHEM.

jeudi 24 mars 2016

ÔTER SON CHAPEAU OU L'AVALER

VINKL LITÈ dans le ghetto de Varsovie. Journal/Notes d'Emmanuel Ringelblum.
Avant de rédiger un petit papier plus conséquent sur cette année 1941, ou laisser entrevoir d'autres fragments, voici juste un extrait du début de l'année 1941. Au passage, on constate les zones d'ombre, des noms, des fonctions pas toujours évident à décrypter.
19 février 1941
Mes bien cher amis,
À Lublin, une ordonnance a été promulguée il y a quelque temps de cela (décembre 1940) interdisant aux Juifs de saluer les autres en ôtant leur couvre-chef. Des affiches ont été placardées dans les rues à ce propos. Mais en fait, certains parmi Eux en profitent pour rouer de coups les Juifs qui ne se découvrent pas, tandis que d’autres traînent ceux qui ont retiré leur chapeau devant l’affiche pour leur montrer que l’on ne salue plus. Suite à cet affichage, on a arrêté un conseiller juif {membre du Conseil, du Judenrat ?}, le Dr Alter [Alten].

mercredi 2 mars 2016

CAVALE MON PETIT CANASSON

Va, galope vers la ville, cavale, et moi je te chante un petit air. Je ne peux voir un cheval attelé à une voiture sans en être émue. Il y a dans cette chanson et chez son interprète tout ce que j'aime dans le yiddish, dans sa culture et dans ce qu'ils véhiculent, c'est le cas de le dire ici, car on empreinte le "petit véhicule", cette charrette qui va de marché en marché, de shtetl en shtetl, chargée de marchandises diverses, légère comme si elle était vide, porteuse des nouvelles de la ville et de livres à dévorer. Les colporteurs juifs conduisent en chantant. Cette cariole et son petit cheval sont un peu les symboles des errances du peuple juif, de sa précarité, de sa présence (quasi-)immatérielle au monde. Toujours le nez au vent, le canasson, résistante la haridelle (petit hommage ici à la grande traductrice Batia Baum). Et puis, sous le trot du petit cheval, s'ouvrent les plaines enneigées, les forêts mystérieuses de mes origines, le tempo russe de la musique qui accompagne les textes les plus empreints de yiddishkayt, et une forme d'insouciance qui se dissout ou se cristallise dans un verre de shnaps (a glezl yash). Arkady Gendler (Recording Arkady Gendler​) est le plus talentueux et le plus jeune - écouter cette voix juvénie - d'une génération de collecteurs et d'interprètes, de poètes et d'artistes qui nous ont transmis nombre de chansons populaires écrites par des poètes connus ou anonymes. Il était proche d'Itsik Manger avant l'immigration de celui-ci et a gardé de lui quelques versions perdues de ses créations. Enfin, le délicieux Vienna Jewish Choir me touche pour des raisons personnelles. La kipa que porte Arcady Gendler laisse penser que l'enregistrement a eu lieu dans la synagogue de Vienne, un lieu qui revêt pour moi une signification personnelle toute particulière.

In concert: Vienna Jewish Choir, featuring Arkady Gendler (v),
Arr. & piano: Roman Grinberg.

Paroles en yiddish :

shprayz ikh mir mit gikhe mit gikhe trit,
nokh a ferdl tsum yarid, tsum yarid.
mitn tayser kling ikh mir, kling ikh mir,
un a lidl zing ikh mir, zing ikh mir.

tsu der shtot iz vayt, nokh zer vayt,
shteyt a kretshmer bay der zayt, bay der zayt.
brayt tse ofn iz di tir, iz di tir,
kretshmer gib a glezl, gib a glezl mir.

nokh a glezel, nokh eynz, nokh a gloz,
gizt mir on der bale, der balebos,
vos mir shtot un ven mir ven yarid,
az keyn ferdl darf ikh nit, darf ikh nit.

dos ferdl hob ikh nit gekoyft, nit gekoyft,
un dos gelt shoyn lang farzoyft, lang farzoyft,
un far tsores shpring ikh mir, shpring ikh mir,

un a lidl zing ikh mir, zing ikh mir.