vendredi 12 octobre 2018

LA DIGNITÉ DE L'IMPUISSANCE ET HAROLD PINTER


Le Pouvoir d’Harold Pinter

Pourquoi ne suis-je pas surprise en consultant la biographie de Wikipedia consacrée à Harold Pinter :
“Harold Pinter naît dans une famille juive du faubourg populaire de Hackney à Londres. Il s'y familiarise avec la langue populaire et le cockney qu'il mettra plus tard à l'honneur dans ses pièces. Son père était tailleur pour dames. Durant sa jeunesse, l'auteur a été confronté au chômage, à la misère, au racisme et à l'antisémitisme qui sévissaient au Royaume-Uni à l'aube de la Seconde Guerre mondiale. Selon ses dires, ce contexte troublé a largement nourri sa vocation future. Durant la Seconde Guerre mondiale, il quitte la capitale britannique à 9 ans et y revient trois ans plus tard. Il reconnaît plus tard que « l'expérience des bombardements ne l'a jamais lâché ».” 
Ce que donnait à voir et à entendre le texte d’Harold Pinter, traduit par Éric Kahane et monté par Robert Castle, dans une production de Bruno Biezunski, est une mise en abîme visuelle et sonore d’une sorte non pas de banalité du mal, mais de sa trivialité, de sa bassesse suffisante et surtout de son hypocrisie poisseuse à l’abri de la violence – allez, je ne vais pas dire la plus brutale – à l’abri d’une violence totalement indifférente à l’humanité, une violence instrumentale, cynique, sans le moindre trouble avec ses objectifs du reste opaques, inconnus, indéterminés et si l’on peut dire, interchangeables.


Le Pouvoir n’est pas exactement une dystopie dans le sens où l’est Nous autres de Zamiatine ou 1984 de George Orwell, ou même la partie centrale du W  de Georges Perec, qui déploierait sous nous yeux le panoptique d’un système dont chacune des parties donne sa logique et sa cohérence impitoyable aux autres au fur et à mesure que la narration les dévoile au regard du lecteur. Elle n’est pas non plus une description de la chute sans fin de l’homme telle que nous la suivons en nous demandant ce qui peut encore advenir de pire dans la descente au Enfers du Job de Hanoch Levine. Le Pouvoir nous saisit par son intemporalité radicale bien que des emblèmes des mauvaises habitudes du totalitarisme y sont disséminés partout. Nous n’y reconnaissons ni exactement le système stalinien ni exactement les séides du nazisme et tous les nervis des dictatures fascistes, et pourtant nous les reconnaissons tous. Les petites frappes de la dictature grecque, les polices tortionnaires des prisons turques, les escadrons de la mort des régimes latino-américains, Pinochet et ses pareils, les miliciens et les redresseurs de morts. Des pratiquants de la mort ordinaire, des exterminateurs de parasites et d’enfants juifs ou pas (s’ils sont chiants, on élimine), des erradicateurs de factieux, de frondeurs et de gauchistes, de non-conformistes et de protestataires, de réfractaires et de rebelles, et bien entendu de révolutionnaires. Et de leurs femmes et de leurs enfants. Des exécuteurs de poètes et des égorgeurs de journalistes. Des éventreurs de lycéennes. La vulnérabilité étant un plus pour le pervers sadique normal. 
Peut-être qu’Harold Pinter s’est donné ici une facilité en ne jetant jamais de doute, en traçant une ligne intangible entre la violence – pas même maléfique, simplement rationnelle – des forces prétendues du bien et la vulnérabilité empreinte de pureté et d’innocence des victimes. On ne trouve pas, chez Pinter, la zone grise qui fait la complexité du témoignage que Primo Levi rapporte d’Auschwitz. Une simplification victimaire qui pourrait bien conduire à conférer à une victime proclamée le statut d’intouchable qui ne répond plus du droit ordinaire.

À travers les quatre courtes pièces qui composent ce spectacle – “Arrêt facultatif” ; “Précisément” ; “Le nouvel ordre mondial” ; “Un pour la route” – ce n’est pas la fable du pouvoir qui m’a frappée somme toute. Autour de la table du Shabbath, c’est en effet un autre aspect qui est resté unanimement gravé dans les mémoires des trois d'entre nous présents à la première parisienne de la pièce dans la salle comble du théâtre de Ménilmontant. Servie par trois admirable acteurs, Cylia Malki, Premyslaw Lisiecki et Bruno Biezunski, la dimension qui transcende cette représentation est la dignité des persécutés, des torturés, des tyrannisés. La crédibilité des bourreaux et des victimes tient aussi aux comédiens et aux humains qui les incarnent. À chaque tableau, cette crédibilité tendait un peu plus vers la vérité. On ne peut guère faire mieux.

C’était donc la première et nous avons eu un petit bonus, toute l’équipe sur scène, et une courte lecture par Bruno Biezunski, qui a porté le projet et travaille depuis deux ans à sa production. L’histoire d’une fillette juive de six ans et de son petit frère recueillis pendant la guerre sans aucune rétribution dans une famille paysanne de France qui n’a jamais désiré être récompensée pour cette humanité. La petite fille s’appelait Roseline Scharf et porte aujourd’hui le nom de Roseline Biezunski, elle a quatre-vingt un ans.

samedi 21 juillet 2018

TEVYE SERVED RAW AND WITHOUT SHMALTZ

TEVYE SERVED RAW AND WITHOUT SHMALTZ
Isabelle Rozenbaumas

      Since I was in my early teens, theater has always been about the real life. France was the place to be if you wanted to immerse yourself into theater in the 60’s. It was the great era of the “théâtre populaire”, the “elitist theater for all” promoted by Antoine Vitez. In the first grades of high school, students of 12 or 13 years old were given season tickets not only for the Sunday matinees, but also for evening performances that would allow them to escape from home and tackle the Parisian night while going to the Theater. My theater was the Théâtre de l’Est Parisien, located in the still working class district, the 20th Arrondissement, and then led by Guy Rétoré. This was the place where I discovered Sophocles, Molière and Shakespeare, Brecht, Tchekhov, Goethe and Racine, Ionesco and Beckett, and later Thomas Bernhard. But not Sholem Aleichem whose name I don’t even remember having heard then.
      
      This rigorous and almost ascetic theater probably cultivated or addressed my taste for sober, dry and even austere relationship to the text. “Teatro povero” was unknown to me at this time as were the Russian theater of Constantin Stanislavski, or Grotowski’s physical theater that were not popularized in France in these years. I don’t remember having laughed a lot during these performances, but I do remember going out from the theatre almost farshikert with words, intelligence, vision, passion, love, desire, political views, and all these connections that make you think of thousand things that you want to know and explore, and leave you thirsty, hungry and open for new real life adventures.

NO SHMALTZ FOR ME

Except for my plate where cream, butter, oil, and all fish schmaltzy are welcome, when it comes to show business I would preferably avoid any needless fat. I am trying to prepare the reader for a difficult confession. I never got to fully appreciate musicals. Not because I don’t love music and dance, on the contrary, but because of the almost unavoidable swelling of everything relating to the expression of emotions musicals most often display. Pathos is not something I give easily in. The second obstacle for me to really enjoy musicals is the systematic use of clichés pertaining to the genre, cultural common places that are consistent with the pathos previously mentioned and that magnify everything false in  believing and preconception. I will not enter in the subject of American musicals as a Jewish cultural genre, neither in pondering on what is a Jewish musical. Enough to know that when, years ago, my husband very sweetly invited me for one of my birthdays to a performance of Fiddler on the Roof, he had to endure my sharp tongue, critiques coming from a now old Yiddishist, a purist that only the authentic Golda and the certified Tevye could have satisfied. 



      The most embarrassing part of my confession is still to come. As far as I remember, it has always been a painful experience for me to see caricatures of Jewish traditional males aka “ frume yidn fun a mol” shaking in rhythm their peyes and the corners of their frog coats – sometimes with talleysim and tsitsit involved (for the same price) – while dancing in choreographies halfway between Russian folklore, mimic Hassidic dance and some sluggish kazatshok. How excellent the performance, and most often, actors and dancers on and off Broadway are pretty professional, my heart was not melting and the image shared by the authors, the producers, and apparently the public of shtetl life got me distressed. Everything tuned to my expectations seemed originated directly from Sholem Aleichem's keen observation. The only such dance that has brought me a good laugh is the parody of Rabbi Jacob, directed by Gérard Oury. Parody has always something very serious.

A SERIOUS WOMAN –  OR Sheyne-Sheyndl a feminist role-model

    
      
      In search for the voice of the genuine characters created by Sholem Aleichem in his popular short stories, I would once a year since I live in New York try to attend his yortsayt, the annual celebration in his honor where, to fulfill his will, one of his stories is read amid other talks. So when I sat down in the modest Playroom Theater to see Tevye Served Raw and read in its presentation program that this performance has grown from the yearly readings Shane Baker, Yelena Shmulenson and Allen Lewis Rickman, who wrote and directed this show, have presented in this context I was in the same time comforted about the loyalty to the language, the characters, the prose of Sholem Aleichem and curious if not anxious of some static and non theatrical exercise. Because, after all, I love the fever and excitement of singing and dancing on stage and long for humoresque or dramatic reinvention of everything written in Yiddish.

      What I saw was unexpected. Not that the actors were dancing or having much movement on the scene, but they genuinely impersonated plausible characters that sounded not only like the humorous characters immortalized in the canonic texts of the father of the Yiddish literature, but like the human beings full of wit that we have had the ineffable grace to know, Allan Rickman’s father or my own mother, and all these figures that Sholem Aleichem had carefully observed, loved and from which he has derived archetypes and not stereotypes. Overloaded with stereotypes gigantic vessels are at Titanic risk. In keeping the stage at human size, theater speaks to our uniqueness.

      What Yiddish literature does better than any Jewish literature in any other language is to paint the conflict between tradition and modernity in its own cultural idiom and on its own terms. From the profusion of Sholem's stories, the performance presents a number of scenes that the audience of Fiddler on the Roof is probably not familiar with. I will only insist here on the place of women in these stories, be it one of Tevye’s daughters who crosses the Rubicon and converts to Russian Orthodoxy to follow her amoureux, questioning her father’s faith in such way that Tevye upholds a dialogue on the universal and the particular in Judaism, or be it Sheyne-Sheyndl, the brain that allows Menachem-Mendel's business failures to develop into literature, as did probably his wife Olga for her Shalom Rabinovitz, the author of these stories. Allen Rickman embodies here a Tevye torn apart who would soften the most hardened daughter seeking for escape from the weight of tradition and narrow family stranglehold. And as independent and enamored a daughter can be, the perspective of killing her mother of sorrow may retrospectively cool down the self-righteous zeal for leaving home with the love of one’s life. 
       Once married, if you (already) accept (or return to) the Jewish kingdom of marriage, being a Sheyne-Sheyndl makes you the real balebos, the only master and commender, the rebbetse and the wise man. Because marrying a Jewish man in the world of Sholem Aleichem is to marry a luft mentsh. I feel myself quite divided, deeply identifying to both of them.

CHOREOGRAPHY OF TRANSLATION

      As the three actors are incredibly talented, each one plays in a different register. Yelena Shmulenson that we have seen with Allen Rickman in the prologue of the Coen brother’s A Serious Man has a transformist quality under the same outfit that is the print of a great artist. But the bravura piece of the show is the collective juggling with translations, due to Allen Rickman and Shane Baker who is also not a novice, as he is the genial Yiddish translator of Samuel Beckett’s Waiting for Godot. Here, you have to be three to dance tango. Beside a limited number of skits subtitled on a screen, the introduction of a translating ghost on stage is a coup de génie. The echo, the third voice of the dialogue translates or interprets, or interjects, or intersperses the Yiddish text that is already highly referential, second degree, humorous and striped with Sholem Aleichem's usual Hebrew Scripture quotations (sometimes made up) in a playful and even sarcastic English – "into slangy, pungent English at top speed” writes Miriam Rinn in the Jewish Standard.

The day I saw the performance, Shane Baker, with his usual hilarious pince-sans-rire deadpan style, grabs the journalist Jordan Kutzik of the Forverts from among the public, and sits him down between Yelena Shmulenson and Allan Rickman to read the aleph beys, so that they can recite and throw at each other’s face the Yiddish glossary Sholem Aleichem recorded (as a child) of his stepmother’s curses and insults, “A Stepmother’s Trash Talk.” Not without the Targoum given by a supplementary voice (Shane) in English. It’s not that much an impressive alphabetical list of affronts, sayings and curses, it’s an acrobatic ballet of languages, of bons mots, gibes and an eloquent if modest demonstration of what the power of theater (and marriage) is. The metamorphose of words into living, vibrant characters that affect your life … or had affected it.




      Useless to say that I nurture two dreams, first one is to see the first performance of Fiddler on the Roof staged fifty-four years ago with Zero Mostel and second to see the first ever staged Yiddish production, Fidler afn Dakh by the National Yiddish Theater - Folksbiene. And then I can peacefully disintegrate for not being enamored with (Jewish) musicals or write another daring confession.





















Links to press articles including my friend Rokhl Kafrissen's piece in TabletMag
https://jewishstandard.timesofisrael.com/tevye-served-raw-makes-a-tasty-dish/
https://jewishweek.timesofisrael.com/sholem-aleichem-beyond-fiddler/



mardi 22 mai 2018

QUE RESTE-T-IL DE LA DÉCHIRURE


 Que reste-t-il de la déchirure ?


Celui qui a un jour aimé avec passion, aimé de tout son être, aimé immensément, aimé sans restriction s’est sans doute posé la question de savoir ce qu’il reste de baisers donnés et reçus, des gestes de tendresse, des caresses esquissées ou seulement espérées, des sourires et des larmes, des paroles échangées dans la tiédeur de l’été ou dans l’obscurité. Les vestiges d’une vie s’entassent dans des caisses, s’empilent dans des dossiers. Des rangées de livres s’alignent sur des étagères, ils sont les véritables murs de ce qui était une maison intérieure. Des bibelots deviennent incapables de narrer le cheminement mental qui les avait rendu signifiants et ont fait d’eux les témoins d’une conversation dont ils étaient une voix discrète, les personnages d'une scène domestique. Les photographies presque seules émergent de ce foisonnement qui a été une vie et s’amoncelle en piles improbables dont la logique bientôt s’efface pour laisser la place à des catégories classifiables. Les conversations intérieures d'une existence, les cheminements mentaux, les correspondances établies entre le coeur et le cerveau, s'ils n'ont pas été consignés dans des échanges épistolaires, des carnets, des journaux intimes, ou lancés dans des SOS enfermés dans des capsules hermétiques et indestructibles, tout ce tissu fin, ces entrelacs de sentiments et d'intuitions, d'hésitation et de détermination, ce qui fait l'unicité d'un individu finit dans les catégories et entre les mains de ceux qui sont amenés à organiser son héritage matériel et moral. La douleur inconsolable du deuil n'efface pas les frontières entre les êtres, le désir de conserver du défunt et de perpétuer sa mémoire bénie, son ineffable empreinte, sa trace chérie ne comblent pas l'espace d'un firmament où chaque astre a son autonomie et est lié à tous les autres objets célestes.

Aujourd’hui, ma belle-soeur Micheline et moi avons trié et surtout détruit des documents appartenant à nos parents respectifs, conservés dans la maison qui rassemble depuis bientôt quinze ans tous les dossiers que nous avons suivis pour eux quand nos parents ont vieilli, puis après leur disparition, et qui m’abrite aussi depuis la même période correspondant à mon départ pour les États-Unis. Un foyer, un kibbutz, un nid, un palais, un refuge et un peu une caverne d'Ali Baba sous des dehors rectilignes. Les vestiges de plusieurs appartements et maisons dont nous avons dû fermer la porte et rendre les clés se dissimulent dans tous les recoins et "emplafonnent" – selon la lumineuse expression de ma géniale belle-soeur – les armoires, les bureaux, les étagères et jusqu'à la cave qui recelle des strates de nos passés.

Au cours de ce travail de déclassement et de réorganisation, de délestage et peut-être aussi de délivrance, nous avons parcouru chaque dossier administratif qui nous a été utile pour défendre les intérêts de nos pères et mères. D'innocents relevés bancaires et des fastidieuses récapitulations de caisses de retraite. Des dossiers adressés aux réparations allemandes aux tribulations bureaucratiques pour du petit matériel médical, des tentatives de déloger nos anciens de leurs appartements de location par de nouveaux propriétaires ou de leur extorquer des loyers en phase avec l’époque aux demandes d'aides sociales pour les personnes âgées dépendantes, des documents d’état-civil traduits du russe aux documents de naturalisation, des analyses médicales aux paperasses comptables, des notes à la main de possibles secrets codés aux dossiers de successions notariés. Mon père avait ordonné ses dossiers numérotés par catégorie et conservait une liste des numéros et du contenu correspondant. Ces dossiers avaient connu une première réorganisation lorsqu'il avait été atteint de la maladie d'Alzheimer et j'ai dû conserver quelque part dans une caisse cette précieuse liste qui témoignait de son sens de l'organisation, lorsque j'ai vidé la maison de mes parents.

Une journée passée à déchirer dont il reste essentiellement ce son un peu énervant du papier qui craque et crisse dans une plainte comme s’il recevait une blessure, des sacs-poubelles qui se remplissent. Un indéniable soulagement résulte de la déchirure mais plus encore de l’allègement. Des dossiers entiers sont liquidés pour solde de tout compte. Sur les pages imprimées, des notes manuscrites plus ou moins récentes, de la main de mon frère, de ma main, et sur les documents plus anciens de la main de papa ou de maman confèrent au papier son statut, pure bureaucratie obsolète, trace fantomatique ou expression vigoureuse d’un état d’âme ou d’un conflit. Confrontés à l’hostilité administrative ou à l’avidité de propriétaires, voire à l’esprit procédurier, mes parents préféraient, selon une lettre très conforme à notre pugnacité rédigée par mon frère, qui mériteraient une plus longue citation, “adopter un profil bas”. Mon frère et moi avons pourtant bien dû acquérir quelque part notre combativité.

Une journée passée à déchirer sans trop réfléchir à ce qui nous liait, à cet amour inconditionnel et intransigeant qui nous a toujours cimenté par-delà tout ce qui construisait la singularité de chacun des membres de ce minuscule noyau des "restes d’Israël", de rescapés d’une catastrophe comme la terre n’en avait jamais portée de pareille, d’une chasse à l’homme, à la femme, à l’enfant et au vieillard comme aucun dieu juif, même le plus courroucé, n’aurait jamais su imaginer dans sa théologie la plus démente. Et donc, à notre petite échelle de fidélité indéfectible, nous avons glissé quelques imprimés portant des versets de la Torah dans une petite Genizah artisanale en carton destinée à être sauvegardée par des mains plus expertes que les nôtres. 

Une journée passée à déchirer sans trop s'attendrir. Des questions pourtant surgissent de ces déchirures machinales. Où ai-je bien pu classer la lettre du grand-père de Micheline, Elias Braoudé, que mon propre père Moishe avait retranscrite à partir d'un original peu lisible auquel j'ai eu accès tardivement et que j'ai traduite en français ? Micheline finit par retrouver la petite pochette de plastique où elle a regroupé la copie de la traduction yiddish, le texte en français et mes échanges d'emails avec Monique Braoudé, une autre petite fille d'Elias, qui a témoigné dans l'ouvrage préfacé par Samuel Pisar, Antoine Mercier et Claude Singer, Un train parmi tant d'autres. Mémoires du convoi 6.  Elias Braoudé a été déporté le 17 juillet 1941 et est mort à Auschwitz. Dans la petite pochette de plastique figure aussi le témoignage de sa petite-fille Monique Braoudé. Les trois pages qu'il m'est donné de lire pour la première fois aujourd'hui sont déchirantes. Elles se propagent comme un feu dans une forêt desséchée tant elles sont brûlantes d'une parole longtemps contenue. Ce sont des pages écrites pour les obsèques de son père Maurice. Ont-elles été lues à cette occasion ? Trois générations apparaissent ici. Selon des informations rapportées par une source dont Monique ne se souvient pas, Elias s'est donné la mort en se jetant sur les barbelés à Auschwitz. "Je ne suis pas trop jaloux de votre sort à Paris, écrit Élias à sa "Tsila chérie". Chaque jour de nouvelles lois [...]  J'imagine qu'aujourd'hui, mardi, tu dois te présenter au commissariat et donner ton nom, et qu'il te faut aller dans la rue avec les insignes ; sous le regard des voyous [huligans]. Tu peux me croire, j'ai le coeur serré, et les petits enfants à l'école." Plus loin : "Maintenant, je peux te dire, la semaine dernière j'ai rêvé 2 fois que je suis revêtu de vêtements militaires. Et la 2e fois [il y avait] une jolie petite fille avec un petit sourire à sa table, assise dans sa maison, j'ai tant pleuré {{ou bien : je pleurais à chaude larmes, difficile de savoir si c'est dans le rêve ou en y pensant}}. Dans la nuit, j'ai à nouveau été tourmenté [par ton sort] Tsile. On va t'apporter 500 et 200 francs que j'ai empruntés ici." Et tout à fait à la fin de la lettre : "J'ai envoyé une lettre avec la photographie d'un groupe à cause de Rosette {{la maman de ma belle-soeur Micheline qui devait avoir une vingtaine d'année alors}}. À propos des enfants, tu m'écriras les pensées que leur provoque l'étoile. Vous pourrez m'écrire tant que vous aurez des enveloppes. De moi ton mari".

Il y a dans ces mots, dans ces phrases, dans ce soucis de transmettre à l'être aimé ses pensées les plus intimes à travers un document répondant à une nécessité pratique impérative tout ce qui m'avait poussé à me consacrer depuis déjà plusieurs lustres à noircir, sous une forme ou une autre, des pages blanches. À combler des vides, à sonder des béances, à lire entre les lignes et à interpréter des signes. L'absence est la chose la plus dense du monde et la blessure est ce qui est le plus vivant dans un corps.

Il se trouve qu'au détour de mon projet Bat Kama At?, c'est en retrouvant ce nom de Braoudé, ou Broidé, très répandu en Lituanie, qu'un descendant d'une des élèves du Gymnasium Yavné de Telz (Telsiai, en Lituanie), m'avait contactée pour me faire savoir que sa grand-tante Guta-Mera Broide avait rejoint les États-Unis avant la guerre avec la plupart de ses frères et soeurs. Ce fut la découverte la plus agréable de toute ma recherche sur les 500 jeunes filles assassinées à Telz par les complices lituaniens des nazis.

Ma modeste contribution consiste surtout à flairer l’archive et à détecter ce qui à l’avenir pourrait intéresser nos enfants, des chercheurs ou une civilisation qui viendrait après nous et s’interrogerait sur la nature de l'humanité qui s’exprime en ces termes “In Ihrer Wiedergutmachungssache”, fournissant des réparations pour les torts causés à une catégorie de la population de la planète connue sous le nom de Juden, pour des spoliations, des exactions et des meurtres commis à son encontre, à la condition que ces mêmes Juden fassent bien parvenir avec ré-gu-la-ri-té un “ certificat de vie”  à la dite instance humaniste. Je déchiquetais donc tout en restant attentive au bruit de la déchirure qui sifflait comme cette dernière balle – il y en avait eu d’autres – plantée dans le corps de l’adjudant chef de la 18ème section spéciale des éclaireurs de la prestigieuse 16ème division lituanienne de Klaipeda, Rozenbaum Maucha Itsikovitch le 6 avril 1945, sans avoir raison de sa vie. 

Je déchirais en songeant aux rafales des balles tirées par les assassins lituaniens qui mirent fin à l’existence de Meyre-Haye Meyerowitz (Rozenbaumas), née en 1895 – fille de Tsivie et Aron – assassinée avec les femmes et les enfants de Telz le 3 Eloul 1941, de Yoysef Rozenbaumas, né en 1919, assassiné le 20 Tamouz 1941, de Leibe Rozenbaumas, né en 1924, assassiné le 20 Tamouz 1941, et de Elie Rozenbaumas, né en 1931, assassiné le 20 Tamouz 1941.
https://kehilalinks.jewishgen.org/telz/telz3.html

Que reste-t-il des pages de leur vie ? La mère de Meyre-Haye s'appelait Tsivie elle aussi. Ce que nous livre la lettre d'Elias Braoudé c'est toute la tendresse de ce diminutif, Tsila, par lequel il appelle son épouse, comme dans un murmure, et la teneur de ses affects et de ses pensées les plus subtils, leur articulation, la forme que prend sa préoccupation pour sa famille et ses enfants, en particulier la révolte et l'outrage que lui inspirent le port de l'étoile. Peut-être ne savons-nous rien de ses opinions politiques, mais nous comprenons à travers ses mots la place qu'il conférait à l'école de la République, l'idéal qui l'avait animé pour la devise France – Liberté, Égalité, Fraternité – et le haut-le-coeur que lui inspirent les traitres et le bandits qui se sont mis au service de l'occupant, les espoirs qu'il nourrissait pour ses enfants. Ce qui nous est parvenu, c'est une trace palpable, compréhensible et partageable de son immense amour.



mardi 10 avril 2018

LES ALEPH EN MARCHE DE FRANCINE BURGERMAN


Les Aleph en marche de Francine Burgerman





Les aleph de Francine Burgerman forment un petit peuple coloré de figures en mouvement. Certains n’avancent qu’avec hésitation, comme intimidés, d’autres esquissent un pas prudent, tandis que des audacieux se mettent à courir, dansent ou virevoltent. Ils tendent les bras et les resserrent comme s’ils espéraient y bercer leur enfant. Ils balancent leur corps ahin et aher, cahin et caha au rythme d’une salsa ou d’une bossa-nova. Les aleph de Francine semblent se rendre à un bal costumé ou revenir d’une manifestation. C’est jour de fête quand ils mettent en branle leurs rangs bien peu uniformes, leur calicots bariolés. Quelques-uns revêtent l’habit d’or.



      À mi-chemin entre une calligraphie respectueuse et une interprétation malicieuse, entre abstraction figurative et un constructivisme inspirant et expirant sans fin la première lettre hébraïque, l’exploration picturale du aleph nous renvoie d’abord à l’unité primordiale, à l’énergie des origines. Un maître de kabbale nous serait nécessaire pour nous orienter dans la ronde des sens suggérés par sa répétition sans fin mais toujours déclinée, encore conjuguée sans jamais épuiser son unité ni sa différence. Tout l’alphabet n’est-il pas contenu dans le aleph ouvrant de son râle guttural la gamme complète des possibilités consonantiques ? Quant à son ombre muette, consonne transparente, elle pave en yiddish le chemin à chaque autre voyelle. Solidement planté sur ses pieds ou tournant sur lui-même comme une planète, c’est ce Aleph à la fois humain et cosmique que je vois décliné dans les recherches de Francine Burgerman. Sa fausse symétrie n’en finit pas de ménager des effets où numéro d’équilibre acrobatique et dynamique de son mouvement achèvent d’engendrer l’impression d’avoir à faire à un être humain. Les aleph de Francine Burgerman ne se contentent pas de présenter des aspects anthropomorphiques, ils palpitent d’une vie propre. On ne saurait dire qu’il est muet, à la façon du aleph privé de passekh ou de komets qui ouvre l’alphabet yiddish. Son mouvement et sa forme dont on pourrait penser qu’ils sont en eux-mêmes un langage sans parole palpitent et crépitent d’une farandole de couleurs. Et les couleurs, ce n’est un secret pour personne, émettent des ondes, modulent des fréquences et articulent ici une mélopée. Ce serait en l’occurrence injuste d’invoquer que les couleurs chantent, car la musicalité qui s’exprime à travers l’égrainement de la première lettre laisse entendre un concert d’accords et de désaccords. Cordes et voix. Les marcheurs du Carnaval aux pas des sambas. On s’est un peu éloigné de la création du monde avec le premier souffle divin, mais peut-être pas tant que ça.



    Il y a quelque chose de plus à cette méditation sur le aleph qui s’attarde dans le travail de l’artiste, le retient comme une foule fait barrage ou digue. J’émettrai l’hypothèse que cette musique du aleph en mouvement, audible dans chacune de ses réitérations, accueille, accompagne et incarne notre interrogation sur ce qui est l’être primordial, le souffle initial à l’intérieur de nous, ce qui en nous toujours renaît et recommence. Tant qu’il y a de la vie. Le aleph empiète sur le hay. Nous sentons intimement qu’à chaque instant l’apprentissage, l’expérience et le savoir doivent être renouvelés, retissés, reprisés. Du début. A l’instant même où nous croyons être arrivés quelque part qu’il nous faut toujours et encore repartir, reconsidérer – à chaque fois que nous sommes sidérés – rebâtir. Et qu’à chaque instant la vie est une victoire sur la non-vie, le malheur, la mort. Par la force des choses, nous ne faisons jamais que balbutier la première lettre du premier mot de la première phrase de l’existence. Oui, le aleph nous tire vers l’éphémère – l’effet-mère ? Il nous rappelle notre infinitude et l’inaccomplissement de toute entreprise humaine. Il est le verbe dans toute sa potentialité créatrice, toujours approchée, parfois entrevue, jamais épuisée.
Les aleph de Francine expriment cette permanence de la découverte et de l’émerveillement mieux que de longs traités de philosophie.



Dans l’une de ses œuvres à l’huile réalisée longtemps avant d’avoir esquissé son premier aleph, avec des peintures qu'elle avait fabriqué à base de pigments selon les techniques des peintres de la Renaissance, Francine Burgerman avait peint une statuette de Zadkine, un Orphée tenant sa lyre pressée entre ses bras comme s’il étreignait son Eurydice, le corps basculé vers l’arrière, immobilisé dans son avancée à contre-courant du vent infernal ou de son amour fou de douleur. J’ai perdu mon Eurydice s’arrache de la spirale du gris contre la terre-cuite chaude des profondeurs de la terre. La peinture de ce tableau avait été fabriquée à base de pigments par l’artiste elle-même selon les procédés décrits dans les manuels par les peintres de la Renaissance. Aussi longtemps qu’on le regarde, l’asymétrie du tableau n’atténue jamais l’effet de tension produit par ce mystérieux équilibre instable. Impossible de savoir si Orphée avance ou recule. Dans ce mouvement contrarié ou cette mobilité de la pierre folle de douleur, l’Orphée de Zadkine sous le pinceau de Francine Burgerman m’apparaît aujourd’hui comme son premier aleph, un aleph tendu vers sa passion, mort une fois et prêt peut-être à renaître, faisant monter jusqu’au ciel sa complainte changée en chant.