lundi 9 septembre 2019

TRADUIRE LE TÉMOIGNAGE


Traduire le témoignage : toujours la première foisToujours l’unique fois



En traduisant Mendel's Daughter, La fille de Mendel, pour les Éditions Ça et Là, j’ai éprouvé au moins deux fascinations, l’une qui me portait à scruter l’espace, l’autre qui me plongeait au coeur de l’énigme d’une jeune fille. La première me conduisait à l’examen minutieux des cartes et des atlas historiques pour tâcher de situer le shtetl, la bourgade minuscule où a grandi Gusta en Galicie polonaise ; la seconde m’entraînait dans une réflexion sur la singularité de sa narration. Ce n’était pas – loin de là – le premier témoignage de survivant auquel je travaillais, ni la première autobiographie. Je me rendais compte cependant, tout en reconnaissant des traits tout à fait familiers qui appartiennent à ce genre littéraire du témoignage, que le livre s’en éloignait aussi par une forme de nouveauté.

J’ai tenté, en préambule au glossaire yiddish, de cerner le jardin, le petit coin de Gusta dans l’ensemble géographique, historique et linguistique du vaste monde ashkénaze où évolue sa famille. J’en ai tiré l’idée de la possible existence d’un groupolecte au sein de cette paysannerie juive de petits propriétaires terriens. Le lilas et l’églantier, la khallah du shabbath formant le premier cercle magique de l’existence de Gusta.
Je m’attacherai ce soir aux particularités du récit qui m’ont étonnée par leur apparente naïveté, leur franchise, leur caractère personnel, voire intime. Mais pour tracer une ligne de partage, encore faut-il avoir les moyens de distinguer ce qui s’identifie à un genre narratif collectif et ce qui s’en détache par une forme unique de confidence, et relève en dernière instance d’un récit qui ne saurait être que transmis, reçu et interprété par l’auditeur unique à qui il est adressé.

1) On peut parler chez Gusta d’une mémoire difficile à dérouler ou à débobiner comme on le fait des fils d’un écheveau.
Martin nous le dit dans une note liminaire en forme de remerciement, le récit de Gusta est le produit d’un choc, celui d’un poulet congelé qui tombe et lui brise un pied, et celui de son insistance, à lui Martin, à tempérer l’énergie d’une mère, autrement sur-active, à l’immobiliser, en lui faisant raconter enfin ce récit, longtemps tu, et qui ne se dévoilait à lui que par bribes. L’histoire de Gusta, telle que Martin nous la livre, est donc un de ces récits que l’on pourrait appeler de la seconde génération, parce qu’il est suscité par la seconde génération et qu’il s’adresse directement à elle. On oublie souvent aujourd’hui combien le savoir protéiforme, la vision riche des témoins, et par conséquent la conscience d’une multiplicité quasiment infinie des expériences ont mis longtemps à émerger du silence, volontaire ou involontaire, des survivants. Dans de nombreuses familles de survivants, la réalité des faits, c’est-à-dire leur continuité rationnelle dans un récit construit par opposition à ce que je me permettrais d’appeler ici la vérité des faits – le sentiment purement subjectif de la catastrophe – la réalité des faits s’exprimait par bribes, par fragments, par des formulations troublantes qui jetaient un voile sombre et inquiétant sur notre enfance. C’est en général à l’ombre de ce non-récit qu’ont grandi la plupart des enfants de survivants.
Ce que vient soudain éclairer la narration de Gusta, telle que Martin nous la transmet, j’y insiste, ce sont les motifs intimes de la difficulté de dire. Là où la catastrophe s’abat sur des existences au départ ordinaires, brisant leur cours normal, apparaissent non seulement les fractures des grands chocs sismiques de l’histoire, mais aussi les cicatrices des blessures intimes de toute aventure humaine. 
Répondant à l’exigence de ce récit suscité par un auditeur, la narration ne saurait esquiver ces aspérités qui apparaissent soudain dans une corrélation parfois terrible avec la catastrophe elle-même. Le mariage forcé de la mère encore adolescente, les tentatives d’émigration du père, l’amour des parents en dépit de ce mariage imposé, la rigueur du père, la vaillance de la mère et son attachement finalement fatal à la tradition, autant de matériaux du roman familial qui se figent soudain sous le halo du trou noir de la destruction. Le dessin de Martin confère à ces épisodes du roman familial une empreinte toute en pondération, qui dévoile la colère rentrée de Gusta mais respecte le suspens de l’impossible résolution du deuil. En jouant des documents photographiques, en présentant les épisodes douloureux par des tableaux dédramatisés, en usant d’une apparente simplicité de la représentation, Martin illustre ce délicat héritage de Gusta. Les parents sont sévères mais pas autant que la bobè Bashè. Mendel exerce sa rigueur … mais d’abord sur le chien de la famille. La mère, Malke, règne sur les fourneaux comme elle veille à la vertu de sa fille en lui interdisant la pratique, on le sait dangereuse, de la bicyclette – an oys/ ussgelassene shikse, lui dit-elle, fait du vélo. Malke au grand dam de Gusta, a besoin d’aide à la maison et ne se soucie pas de savoir si Gusta a appris ses leçons ; et Mendel pense que les filles n’ont pas besoin d’instruction. On devine, en arrière-plan, la pesanteur d’une contrainte religieuse, peut-être déjà incomprise, et qui est en train de perdre sa légitimité. Au fil du récit, les motifs de la sévérité et de l’attachement au monde ancien s’entremêlent à l’impossibilité pour les parents d’échapper aux assassins – en Amérique, où Mendel veut émigrer, même les pierres sont treyf, dit Malka, c’est-à-dire non cacher, c’est-à-dire impures, comme risquent de le devenir les quatre filles de la famille. Il s’agit sous couvert de naïveté d’un complexe entrelacs de sentiments et d’idées, de culpabilité, de réflexion rétrospective et de notations ethnographiques que Martin a laissé affleurer. Ce que dessine Martin c’est l’individuation d’un groupe, d’une famille, d’une femme au milieu d’un continent prêt à sombrer, dans l’histoire collective d’une Atlantide submergée par l’irruption d’une violence inouïe. 


2) C’est la nécessité de ne pas laisser mourir cet héritage vivant qui relie le témoignage de Gusta aux autres témoignages de survivants. Impossible de ne pas évoquer ici ce que je nommerai une mémoire cachée en évidence, au sens de la Lettre volée d’Edgar Allan Poe. 
Je désigne ainsi l’immense corpus des Yizker bikherentre 500 et 700 ouvrages selon ce qu’on y fait entrer, livres du souvenir, livres de la mémoire, qui prolongent une longue tradition mémorialiste des communautés juives, celle du pinkas où étaient consignés tous les faits marquant de l’histoire d’un shtetl : épidémies, pogromes, querelles tranchées par le tribunal rabbinique, etc. Pendant la guerre, dans les ghettos et les camps, des historiens, des archivistes, des éducateurs, des responsables religieux ou politiques, des anonymes de tous les milieux, avaient compris l’urgence d’accumuler, sur des bouts de papiers, dans des caches secrètes, sous des protections telles que des boîtes de conserve, ou d’autres récipients plus fragiles, tout ce qui pouvait être rassemblé et qui était relatif à la vie et à la mort du peuple juif. La plus grande partie de cet effort historiographique a sombré dans le désastre, mais une petite portion a survécu et parfois miraculeusement resurgi du néant (comme les archives rassemblées par l’historien Emmanuel Ringelblum, dans le ghetto de Varsovie). 
Au lendemain de la guerre, ce travail gigantesque a été poursuivi par les survivants, et a constitué pendant la quarantaine d’années qui a suivi l’essentiel d’un corpus qui n’a pas cessé de s’enrichir. Je ne m’étendrai pas ici sur toutes les caractéristiques des témoignages, des récits et des documents qui composent ces yizker-bikher. Des textes assez rares d’historiens professionnels y côtoient des milliers de récits de Juifs ordinaires, peu enclins au raffinement littéraire, allant à ce qu’ils considèrent comme l’essentiel des faits à transmettre à la postérité, pour que l’on sache, et pour que les enfants des enfants n’oublient pas. Il se trouve que ces ouvrages, souvent rédigés en yiddish et en hébreu, sont restés confinés dans les familles et dans les communautés concernées qui les ont à la fois écrits et financés  Tirés rarement au dessus de quelques centaines d’exemplaires, ils furent fort peu lus par les générations suivantes. Le peuple assassiné a créé et construit une forme littéraire du monument funéraire, finalement peu visité et confidentiel. Il s’agit pourtant d’un lien narratif qui unit les morts avec les vivants et qui établit la communauté des générations, ainsi que l’ont souligné les chercheurs qui ont publié, la même année, en 1983, des livres qui font connaître ce précieux héritage. Aux États-Unis, les anthropologues Jonathan Boyarin et Jack Kugelmass ont dû unir leurs forces à celles de l’archiviste et bibliothécaire Zackary Baker pour offrir leur anthologie From a Ruined Garden ; en France c’est l’historienne Annette Wieviorka et le savant yiddishiste Yitskhok Niborski qui ont conjugué leurs efforts pour publier Les livres du souvenirs. Mémoriaux juifs de Pologne. Il s’agissait en effet d’un corpus monumental auquel peu de chercheurs avaient à cette époque consacré un travail.
Pourquoi insister ici sur l’existence de ce corpus ? Parce que les récits de la seconde génération n’auraient pas pu exister sans s’étayer sur ce travail monumental. Je n’entrerai pas dans les détails de la démonstration. Qu’il me suffise de dire ici que la profusion des témoignages auxquels nous assistons depuis les années 80 est le fruit d’un effort prolongé et vital d’un groupe humain qui a élaboré une stratégie de la mémoire lui permettant de se réinventer sans se perdre. J’y reviendrai à propos de Gusta. Si la génération des fils et des filles a été à même d’interroger, certes parfois tard, ses aînés, c’est que la génération des survivants s’est attelée à la tâche très tôt, se mêlant aux historiens, se mêlant de faire de l’histoire, se mêlant d’essayer de comprendre l’incompréhensible, forgeant et remettant en question les problématiques mises en oeuvres, surveillant la rigueur des approches scientifiques, contribuant aux polémiques nourries par des questions théoriques. Les Juifs de l’après-guerre ont formé une armée de lecteurs, d’essayistes, de penseurs et d’historiens non professionnels, d’abord discrète, mais qui a peut-être fini par déranger et qui a encouragé la deuxième vague, la vague critique des fils et filles, quittant l’aiguille pour la plume, et attaquant le diamant dur de cette histoire qui ne passe pas à coup de sciences humaines, de psychanalyse et de création artistique. 
Je retrouve, dans l’approche de Martin Lemelman, la rigueur qui nous est inspirée par la vigilance historiographique de cette tradition mémorialiste où témoins et historiens ont bâti une culture commune. Se retrouvent ainsi dans le récit, contournant sa linéarité, les témoignages concordants, complémentaires, venant étayer et contrôler la mémoire forcément fragmentaire de Gusta. Sans rompre la continuité narrative, Martin introduit les récits des deux frères et de la soeur de Gusta qui ont survécu et qui ont été des témoins directs là où Gusta ne tient l’information que de seconde main. On a bien là une forme de transmission obéissant aux règles forgées par la discipline historique. 

3) Enfin, je dirais qu’à l’Ère du Témoin, selon l'expression d’Annette Wieviorka, suit peut-être celle du Passage de Témoin. Comme elle me l’a fait elle-même remarquer au cours d’une conversation récente, demain, après-demain, nos enfants, nos petits-enfants n’auront jamais entendu un survivant raconter les jours de sa mort – n’auront même jamais entendu un juif s’exprimer avec un accent yiddish, la langue du continent ashkénaze effacé de la carte. La recherche dans les archives, la collecte des derniers témoignages, leur confrontation et leur mise en perspective sont plus que jamais nécessaires. Mais l’ère du Passage de Témoin est aussi celle de la représentation, j’avais presque envie de l’appeler l’ère de la Souris, tant Mauss d’Art Spiegelman a marqué un tournant. Cette rigueur du travail historique des deux générations précédentes représente pour les enfants des survivants comme la Loi. Voici ce que dit la loi :
Nous pouvons dessiner des souris, mais nous savons aussi que ces souris ne sauraient illustrer le récit d’un bourreau.
Nous avons le droit de fictionner des récits, mais pas celui de nous rouler par terre de plaisir en recevant un Oscar, ou de jouir d’un prix littéraire en prolongeant infiniment le frisson de l’assassin. 
En entrant dans l’ère de la représentation, nous devenons responsables du récit en tant que réalité et en tant que vérité – la vérité des victimes. Pourquoi soudain quitter le terrain solide de la preuve, de la vérification des faits, de la démonstration rationnelle ? Pour les mêmes raisons que ceux qui ont élaboré l’histoire ont également écrit de la poésie et des romans, peint des tableaux et fait des films. Pour dire l’indicible, pour dire l’unicité, pour ne laisser sombrer aucun détail, aucun visage, aucune individualité pulvérisés par cette apocalypse, la connaissance de la réalité nous est aussi nécessaire que l’expression de la vérité. 
Deux ans seulement après avoir publié L’Univers concentrationnaire en 1945, David Rousset, avait écrit un livre monumental, un roman de mille pages, Les Jours de notre mort. Et Pierre Vidal-Naquet, l’auteur des Assassins de la mémoire, dont l’autobiographie La brisure et l’attente reste si discrète sur son propre roman familial, tenait le film Shoah pour une oeuvre d’art majeure et lisait chaque témoignage comme l’expression de cette individualité que les assassins ont tenté d’arracher aux victimes. Il le répétait inlassablement au fil de ses nombreuses préfaces.
Retrouvons donc Gusta à l’instant où elle se sépare de ses parents et va rejoindre ses frères dans la forêt où ils survivront trois ans, en creusant des trous qu’ils dissimuleront, dans un dénuement que nous peinons à imaginer, en proie à la maladie et au froid, à la merci des paysans Ukrainiens qui tuent les Juifs, et totalement coupés du monde, à la notable exception du Subotnik, l’adventiste du septième jour, qui leur apporte de la nourriture. 
Au moment de partir, Gusta ne veut pas savoir qu’elle se sépare à jamais de ses parents bien-aimés. Une fille ne prend pas la route comme cela seule. Non, elle emmène du fil, de quoi repriser les pantalons de ses frères qui travaillent dans la forêt. Leurs pantalons sont en lambeaux. Absence de Malka à ce moment-là. Son père pleure, on a tué des filles ici, et là. Pp. 109-110 Gusta s’arrache, elle fait la route avec un garçon. Impensable liberté qui la conduit, elle ne le sait pas encore, à la vie.  Arrivée dans la ferme des Subotnik, la femme l’aide à se peigner, sa tête est pleine de poux, ses jambes sont gonflées et endolories, p. 114 : elles est rongée par le remord : comment a-t-elle pu partir sans ses parents ? Plus tard, son père envoie chercher sa soeur Yetale, celle qui est protégée par un ange, en attendant c’est encore un autre jeune garçon, chrétien sans aucun doute, qui conduit Yetale hors du camp, dans la forêt. Derrière elle, un camp en flamme, devant elle la vie. Gusta est maintenant accroupie dans les bois, elle est seule, elle entend les tueries qui résonnent des kilomètres à la ronde. À son doigt, une blessure, ZENITCHIKA, un mal blanc peut-être, c’est avec ce doigt enflé qu’elle se bouche les oreilles “et comme ça je n’entends pas toute la souffrance et les plaintes.”  
Le dessin toujours à bas bruit, toujours en deçà de la douleur, presque technique, un dessin d’illustration russe, d’apparence sage, comme dans mes livres d’enfants. Une ligne de contour nette où la douleur se dit par un visage penché, des yeux fermés, une main sur la face, un profil qui fuit, un front tourné. Les mains comme des ailes d’oiseaux abattus, comme Khantse, la fille de sa tante, dans les bras de sa mère.
Le dessin est soigné, ombres et entrelacs de branches obscurcissent l’horizon, mais l’image ne se trouble jamais, à peine lorsque Gusta rêve de son père. Martin conserve apparentes les incertitudes du récits, et laisse parler les éléments inexplicables et étranges qui le rendent si singulier. Ce faisant, il s’ouvre à l’énigme de cette personnalité de jeune fille qui doit aller contre le courant de la tradition pour survivre dans les conditions absolument inouïes créées par la première occupation soviétique, puis par le déferlement des nazis et le massacre de sa communauté avec l’appui ardent et impensable des voisins ukrainiens. Sa communauté réduite dans la forêt à sa plus simple expression, deux frères et deux sœurs dénués de tout. Une destruction du monde, la naissance d’un autre monde.

J’aimerais conclure en citant ce qu’écrivait Rachel Ertel, rapprochant la figure du témoin, celle du passeur et celle du poète, dans son livre superbe sur la poésie yiddish de l’anéantissement, Dans la langue de personne :
“Le sentiment d’“irréalité” qui entoure l’anéantissement, même pour les rescapés, l’impossibilité de concevoir rationnellement comment la chose a pu advenir a expulsé la raison de l’histoire. Celle-ci ne peut donc ni concevoir, ni expliquer, ni faire comprendre l’annihilation. Devant la folie de l’histoire, devant l’anéantissement, devant l’opacité de cet événement, la raison se trouve désarmée, impuissante. La poésie devient peut-être l’unique mode sur lequel puisse se dire l’inconnaissable.”
C’est à cette dimension poétique que Martin fait accéder le récit de Gusta, et c’est en lui faisant accéder à une forme poétique qu’il fait accomplir à son récit sa fonction de témoignage, de transmission et de création.





samedi 8 juin 2019

VINKL LITÈ - LE VOYAGE EN ESPAGNE


VINKL LITÈ - Le voyage en Espagne

Thésée combat le Minotaure, assisté par Athéna, médaillon d'un kylix d'Aison, v. 430 av. J.-C., Musée archéologique national de Madrid
Presque vingt ans avoir réalisé avec Michel Grosman notre film [nemt]: une langue pour un peuple sans langue me voici à commenter et à expliquer ce que je pense être la culture yiddish. 
Inscrite dans le Yiddish Summer Program de l’an 2000, à l’Université de Vilnius, je séchais systématiquement le premier cour pour n’arriver qu’en milieu de matinée et suivre la légendaire classe de Dovid Katz. Celui-ci ne trouvait guère d’excuse à cette insoutenable légèreté et m’a accordé le diplôme de niveau 3 en dépit de mon inscription dans le cours avancé. Nous étions là pour tourner un film et explorions les dernières cours décaties qui ressemblaient probablement à celles où mes grands-parents maternels avaient vécu après-guerre après leur longue fuite dans l’Oural. Je retrouvais du reste l’adresse, au 7 de la rue Ukmerge où une cour vieillotte arborait avec discrétion balconnets, renfoncements et tags derrière une façade classiquement restaurée. Mes sensations  (j’avais 3 ans et demi quand nous sommes partis) ainsi qu'une photographie de maman en 1992 étayaient mes souvenirs d’enfants faits surtout d’une mémoire auditive du nom des rues, Ukmerge gas – aujourd'hui Šv. Mikalojaus gatvė, donnant dans la daytshe gas, en lituanien Vokiečių gatvė
        Nous filmions la Néris, la Vilenka, les églises baroques, les friches industrielles entourant la maison où j’ai grandi, et tout ce qui fait respirer un documentaire. Dans un texte écrit pour accompagner les dernières images du film où les cours d'eau succèdent aux passages et aux ruelles, aux reflets dans les lucarnes, le narrateur dit ceci : “ La créativité et la vitalité d'un monde  qui attendait les Messies de la justice sociale, de la fraternité entre les hommes et de la renaissance nationale, étaient telles qu’elle se sont  engouffrées, en l’espace d’une soixantaine d’années, dans toutes les formes de la culture moderne. Une fécondation qu’on ne devait jamais lui pardonner. 15’’Quoi d’étonnant dès lors qu’il ait été à l’affût de tout ce qui changeait le visage du monde? Aurons-nous encore demain accès à ce trésor ? Irons-nous y puiser des forces créatives ? Nos générations seront-elles  fécondes ?  25’’
        On entend ensuite l'incomparable Léiele Fisher, une actrice du théâtre yiddish après guerre, chanter un poème de Dovid Hofstein, In yiddishn vort , dans le mot, dans la parole en yiddish : 

in yiddishn vort vos is vild, vos iz mild, vos iz tayer, iz faran aza ruf tsum banayung, 
iz faran aza helisher fayer, az vintn vos tsiyen aza veltishn breytn barotn [...];
dans la parole en yiddish qui est sauvage, tendre, précieuse, résonne l’appel de tout ce qui est nouveau, 
brûle une flamme infernale, tandis qu’avec les vents s'engouffrent les vastes espaces/appels du monde[…]
Léiele a trompé son monde quelques mois dans Vilna occupée par les nazis en se cachant la nuit, tantôt dans la guérite du gardien de la caserne, place Lukiškės, devenue le sinistre et révisionniste Musée du génocide, tantôt dans le grenier d’un assassin lituanien qui partait de bon matin abattre les Juifs arrachés à la ville et ses alentours dans la forêt de Ponari (conversations personnelles avec Lejele). Elle avait quinze ou seize ans et a survécu, avant d’être prise et envoyée dans divers camps de concentration, grâce à son lituanien parfait, sa balalaïka et son talent de musicienne, qui lui permirent de mendier de quoi manger.
Ma famille a quitté Vilna, fin 1956, lors une escapade audacieuse entreprise par mes parents, qui nous amena à résider quelques mois en Pologne, à Wrocław d’abord, puis à Varsovie où j’ai eu quatre ans, puis à gagner le monde libre par un train qui traversait le bloc communiste et notamment la redoutable Tchécoslovaquie, et de Vienne, où mon père retrouva le sien, descendre la botte italienne jusqu’à Naples, où nous devions embarquer sur un navire pour Israël. Ce voyage et ces retrouvailles douloureuses font l’objet d’un chapitre dans le livre de Moishe Rozenbaumas, mon père, L’odyssée d’un voleur de pommes, que j’ai traduit en français. L’un de mes passages préférés se trouve à la fin de ce chapitre “Mon père, mon épouse et mon étoile”, il s’agit de sa description de la découverte de l’Italie. Les deux pages mériteraient d’être citées intégralement, tant est grand l’émerveillement et frais le regard :
Et que dire de l’Italie que nous traversions au printemps du nord au sud ? Des paysages méridionaux, des bâtiments peints en rose et en vert, des villas, des routes qui nous paraissaient très bien entretenues, même dans les petits villages que nous apercevions de notre train. Et des fleurs, partout des fleurs. Nous étions encore comme dans un rêve et tout nous était nouveau. Nous n’avions jamais rien vu de tel auparavant. Nous avions l’impression d’être sur une autre planète. J’avais sillonné la Russie de part en part, et c’est un pays magnifique, mais sauvage et pauvre. L’Italie est couverte de maisons présentant toujours un style, une délicatesse, un soin, un goût qui traduisent sa culture millénaire. Nous étions exaltés, un peu comme ivres.
Et de la découverte de Naples:
Comme nous étions très jeunes et que nous avions du temps à revendre, nous nous sommes beaucoup promenés autour de Naples. Naples est très pittoresque et ne ressemble à aucune autre ville. Il y a une ville haute et une ville basse reliées par des corniches et d’en haut on découvre le panorama de la baie. C’était un vrai spectacle. Dès l’aube, le bruit des marchands de fruits et légumes commençait à envahir la ville. Dans les ruelles, même les minuscules Fiat italiennes avaient du mal à passer. Naples est le royaume du klaxon. À cette époque, je ne connaissais pas le cinéma italien, et c’était la première fois que je voyais le linge multicolore pendre entre les deux côtés de la rue comme des guirlandes de Noël. Cela donnait aux visiteurs, surtout aux visiteurs très innocents que nous étions, un sentiment de gaieté.
C’est exactement de ce sentiment de gaité et d’exaltation dont je me souviens lors du premier voyage que mes parents ont entrepris en Europe, à l’été 1959, dans l’aronde bleue flambant neuve que mon père venait d’acquérir pour faire l’aller-retour hebdomadaire dans le Nord, où nous allions bientôt déménager à la rentrée scolaire. J’avais donc six ans quand nous avons traversé l’Espagne en plein été, mes parents, mon frère et moi, franchissant les Pyrénées par les cols, piquant ensuite vers Madrid, puis vers l’Andalousie. Il me semble avoir cheminé des mois tant cette équipée fut riche en paysages montagneux, en immensités désertiques, en lumière flamboyante dans la chaleur vibrante, en végétations verdoyantes et exotiques, en parfums inconnus et somme toute, en aventures épiques. Sujette au mal de coeur, cette expédition me semblait parfois interminable, et ma famille se souvient encore de mes questions quant au moment où nous allions enfin arriver à destination. Mais quelle passion d’exploration et de découverte chez mes parents, et chez mon frère. Approchant l’âge de la bar-mitsva, ce jeune garçon en mal de combats jeta son dévolu sur toutes les formes de dagues et de poignards, les couteaux pliants à cran d’arrêt ayant sa faveur. J’ai encore dans ma cuisine une pièce à la corne éclatée, le plus performant de mes canifs à découper les légumes. 

        Les boîtes de cuir ouvragé et les objets de métal repoussé gravés de taureaux ou de matadors, les cendriers décorés de danseuses de flamenco, les castagnettes de bois peint sont ce qui demeure de cette route dans mon imagerie enfantine – et dans les placards familiaux qu’il a un jour fallu vider. Nous avons pourtant dû visiter maints monuments, nous approcher des églises baroques (y entrions-nous ?), et admirer tout ce qui se peut admirer au fil de cette déambulation à travers la Péninsule ibérique, de la Catalogne à l’Andalousie en passant par la Castille. Papa oublia son appareil photo quelque part et le retrouva. Vous savez, l’un des deux qu’il tenait d’une prise sur des soldats allemands et dont il fallait charger le film en l’ouvrant dans l’obscurité. Dans la chaleur étouffante de Madrid, il a passé la nuit dans une baignoire. Mais partout, c’est l’excitation de cette expédition qui domine. Mes parents qui avaient grandi dans une petite ville de Lituanie étaient suffisamment instruits pour avoir lu en yiddish, hébreu ou russe, voire en lituanien, des récits de voyage, des exploits légendaires de deux Espagnols célébrissimes, Don Quichotte et son replet serviteur Sancho Pansa dont on voit ici la représentation en ronde-bosse sur une boîte de cuir très joliment ouvragée. Avant qu’ils franchissent les Pyrénées, l’Espagne de mes parents était littéraire, imaginaire, imaginée, nourrie de textes. Pour ma mère, la poésie hébraïque médiévale de Yehuda Halévi et les écrits de l’Andalou Shlomo Ibn Gabirol n’étaient pas étrangers à son éducation, autant que Rambam, et les récits picaresques de Cervantès (étudiés pour son style littéraire dans son lycée religieux). De quoi parlait-on durant ce long trajet, sinon de l’Espagne formée dans les innombrables lectures d’un ex-communiste plus ou moins autodidacte et d’une princesse qui avait été éduquée dans le plus prestigieux lycée juif de Lituanie avant d’être obligée d’aller travailler pour aider à élever ses six soeurs et un frère ? 
De soleil et de chaleur. Blondinette aux téguments de rouquine, je n’ai jamais enduré ni l’un ni l’autre. L’Ambre solaire peinait à protéger ma peau qui cramait. On ne savait pas à l’époque qu’il existait un “capital soleil”. Mais nous adorions ce dieu Râ, son oeil antique nous surplombait, un astre cramoisi sublimé par la littérature qui avait roulé sa boule de feu en terre séfarade et qui était notre héritage ancestral et biblique. Un inconnu en nous allait se dévoiler sous les lames acérées de ses rayons. Cet impitoyable brandon qui ne luit jamais aussi fort que dans Camus ou Duras (c’est certes celui du Pacifique), le mythique soleil de Méditerranée que, des confins de la Baltique, on ne peut qu’imaginer à travers la chaleur douce, verte et bleue, de l’été. C’est dans cette canicule que naît le mirage de la Corrida.
Il n’est pas trop hasardeux de présumer d’où mon combattant de père tirait son goût et sa curiosité pour la tauromachie. Probablement à la même source que ceux pour la boxe et surtout le catch de comédie qui se pratiquait à l'époque. Si le fait que la lutte était le sport populaire par excellence dans l’antiquité gréco-romaine a pu parvenir à l’oreille de mon père durant ses études de philosophie grecque à l’université marxiste-léniniste de Vilna, il n’est pas certain que l’épreuve que s’était imposée Thésée pour sauver la jeunesse d’Athènes du Minotaure lui ait été connue.  C'est Athéna qui présidait à ce combat de son oeil perçant bleu clair comme elle a veillé sur Ulysse à qui elle inspire la Métis, l'intelligence ingénieuse, le génie de la débrouillardise. Nous n’étions pas encore à l’époque où les féministes tiraient à boulets rouges sur une “masculinité toxique”, appelée plus couramment machisme. Je me souviens et j’entends encore les clameurs de l'immense arène où rien ne nous protège de l’orbe à son zénith. La fournaise et la lumière, un roulement de tambour et le silence suspendu dans l’épaisseur de la poussière. Je fais confiance à ma mémoire jusque là. Ensuite, mon imagination a très certainement recours à des films que j’ai oublié d’avoir vu. Curieusement, les femmes dominent, oysgeputst (sur leurs 31), dans des robes serrées à la taille et portant des lunettes de soleil papillonnantes, les éventails s’agitent dans la chaleur vibrante, le rythme des huées et loin, très loin, la chorégraphie d'un combat, des hommes et des chevaux, de la poussière et un animal dont la puissance était réduite par l'échelle mais dont l'allure sauvage et la course effrayaient. J'avais six ans. Les couleurs sont éclatantes et le soleil est brûlant. Il n'y a pas d'ombre et une photo prise un peu plus tard dans notre jardin de Provins (près de Lens), en costume de danseuse espagnole, confirme ma blondeur. Ce que l'on ne voit pas sur la photographie, ce sont les petites chaussures rouges de flamenco qui avaient été achetées un peu grandes et que je pouvais enfin porter.

        Ce que voyait et ressentait mon père, je ne peux que l'imaginer aujourd'hui avec beaucoup de recul. Pour ceux qui auront suivi sa progression illégale dans l’armée soviétique, de modeste éclaireur dans un bataillon d’artillerie se glissant à l'insu de ses deux hiérarchies dans une unité de reconnaissance d’élite où il se rend maître de son destin en engageant délibérément sa vie – c’est là qu’il devient Ulysse. Il est clair que le goût de l’exploit est inscrit dans son être le plus profond. La survie n’est qu'au prix d'une légitime défense sans faille ni faiblesse dont ce jeune garçon, qui a déjà traversé beaucoup d'épreuves mortelles, n'a pas besoin de se convaincre. Les rois hubriques de Grèce et les dictateurs planqués derrière les véritables héros ne savent rien de cette prise de risque. Elle se négocie entre l’individu et le danger qu’il a décidé de braver pour la cause qu’il est déterminé à défendre. Alors, je sais, le sacrifice du taureau. Mais l’être humain est cet animal avec un imaginaire, capable d’inventer des fables, des mythes, le théâtre, la littérature et de les transporter, de les transposer entre les cultures, parmi les peuples, en différents langages et à divers usages. Pour le meilleur et pour le pire. Mes parents qui venaient de fuir la dictature soviétique avaient emmené avec eux leur Espagne, leur Sud, leurs danseuses de flamenco et leur Don Quixote. J’avais six ans et je traversais ce rêve avec deux parents et un frère adorés, rien ne me faisait peur, j’étais immunisée contre tout, sauf l’insolation.
Des années plus tard, lorsque je fus invitée à un premier cercle de lecture en yiddish chez mon professeur et sa Dulcinée, avec quelques proches qui les avaient accueillis à leur arrivée récente d’Argentine, j’arrivais un soir devant la porte. Nous allions lire Zelmenianer de Moishe Kulbak, mais avant cela mon hôte devait s’acquitter d’une tâche sacrée. Il devait terminer de lire un chapitre de Don Quixote en yiddish à ses trois enfants. L'un des trois marmots enseignera cet été au Yiddish Summer Program du YIVO. La littérature en traduction n’est évidemment pas une caractéristique juive ni un trait spécifique du monde yiddish. Mais le multilinguisme des populations juives d’Europe de l’Est est l’élément essentiel qui du moindre shtetl fait un centre urbain, par les livres qui y circulent et la littérature du monde qui s’engouffre avec ses mots (et ses maux) dans cette société affamée de cultures, d’horizons et d’inconnues qu’elle s’empresse de transformer avec ses propres mots. In dem yiddishn vort.

jeudi 23 mai 2019

VISA POUR LA VIE

Vinkl Litè

Visa pour la vie

Hier 22 mai 2019, le Museum of Jewish Heritage recevait le fils du diplomate japonais Chiune Sugihara au cours d’une rencontre intitulée “An Evening With Nobuki Sugihara”.
Dans l’obscurité qui enveloppait lentement la baie et Battery Park, j’entrais dans le musée en jetant un coup d’oeil médusé au wagon fraîchement repeint qui accueille les visiteurs de l’exposition "Auschwitz. Not long ago, not far away”, qui avait commencé à défrayer la chronique avant même que d’ouvrir en raison des panneaux publicitaires portant ces mots installés sur des autobus new yorkais, passant sous le nez des potentiels voyageurs avec ce signe attrayant. J’ignore si les familles des survivants ont protesté ou si la décence a naturellement prévalu dans l’esprit des communicateurs, mais je n’ai plus revu ces affiches.
Chiune Sugihara (1900-1986) était consul du Japon à Kaunas en Lituanie à l’époque de l’occupation soviétique en 1940. À la veille de l’invasion nazie, pendant l’été 1940, il a émis – contre les ordres de son gouvernement – plus de 6 000 visas pour le Japon aux réfugiés désespérés (juifs et non juifs) se pressant à la porte de son consulat. Un musée ou plutôt une maison lui est consacrée à Kaunas qui était capitale de la Lituanie entre les deux guerres, tandis que Vilna faisait partie de la Pologne.
Lorsque je retournais en Lituanie (où je suis née) pour la deuxième fois, en 2000, Chiune Sugihara n’était plus de ce monde, mais Kaunas était naturellement placée entre Vilna où je travaillais sur mon film, et Telz (Telsiai) où mes pas devaient forcément me conduire sur les traces de l’histoire familiale. Nous étions guidés dans notre parcours par Simonas (Simas) Dovidavicius qui avait été le président de la communauté juive de Kaunas, avant de travailler pour la Sugihara House dont il est devenu le directeur. Sima, qui m’a guidée au cours d’autres voyages et d’autres projets, était le meilleur guide de la Lituanie, connaissant le moindre shtetl, ce qui signifie, sur ce territoire ensanglanté, qu’il savait retrouver les lieux d’extermination de chaque bourgade (en plein bois ou au milieu des broussailles, rarement indiqués à l’époque, sauf par une butte ou une aspérité du terrain), connaissait par coeur les chiffres de la population juive annihilée en chacun de ces lieux de massacre (on en dénombre aujourd'hui grâce, notamment, au travail de Saulius Beržinis et son film Yerushalayim De Lite 250), les dates, les dispositifs meurtriers, et avait des relations personnelles avec chaque survivant habitant encore sur place. Je regrette de n’avoir pas inclus dans le film notre visite dans la misérable masure d’une vieille dame juive de Luokė, si ma mémoire ne me trahit pas. J’avais en tête que le yiddish ne devait pas être mécaniquement connecté avec la destruction de ses locuteurs et j’étais loin d'imaginer que l’histoire des filles juives et de leur éducation allait devenir mon obsession dans les années ultérieures.
J’avais fais un premier repérage à Vilna et à Telz au cours d’un bref séjour au printemps 1999, qui m’avait permis de rencontrer la famille Jacovski, Leja z’l' la grand-mère, qui travaillait encore à la communauté où elle m’accueillit comme une enfant de la famille, et Alexandra, sa fille qui fut ma première compagne de voyage à Telz. C’est durant ce tout premier voyage en autobus que je filmais la scène qui ouvre [nemt], une langue sans peuple pour un peuple sans langue. Un vieillard qui dort, la tête renversée en arrière, dont on ne sait pas s’il est mort ou vif et, en arrière-plan, les cheminées de la centrale nucléaire d’Ignaligna, jumelle de Tchernobyl, dont le démantèlement était prévu par l’Union européenne. Cette centrale nous avait inspiré, à Michel Grosman et à moi, en 2002, après plusieurs séjours, le texte intitulé “Les jeunes filles et la centrale nucléaire”, un réquisitoire contre les brouillages de la mémoire et les mensonges des responsables politiques (et autres) lituaniens concernant le rôle de la population lituanienne dans les crimes commis contre les Juifs sous la botte des nazis.
Hier soir, Nobuki Sugihara – qui a fait ses études en Israël, grâce à un diplomate israélien au Japon, issu d’une famille sauvée par un visa émis par son père – était en conversation avec Ann Curry, une remarquable journaliste et reporter qui a reçu de nombreuses distinctions, notamment celle du Centre Simon Wiesenthal pour ses témoignages sur les génocides. L’un et l’autre ont très clairement mentionné la participation d’une partie de la population lituanienne dans l’exécution des Juifs lors de leur extermination en moins de six mois pour la majorité d’entre eux, rappelant que 95% de la population juive restée en Lituanie a été effacée de la surface de la terre.
Chiune Sugihara à son retour dans son pays dut remettre sa démission aux autorités japonaises. Après avoir perdu son poste diplomatique, il a survécu en se livrant à des travaux divers, notamment le chargement et le déchargement des bateaux dans le port d’une ville dont je ne me souviens plus du nom. L’émotion était à son comble dans la salle quand son fils évoqua cet épisode. Dans les questions de la salle, la plupart des intervenants témoignaient au nom d’une famille, ou d’un père ou une mère, sauvée par un visa. Certains avaient fait enfant le voyage de Kaunas à Vilna, puis de Vilna à Moscou, et enfin de Moscou à Vladivostok par le Transsibérien, avant d’embarquer pour le Japon. Tous regrettaient de n’avoir pu exprimer leur gratitude directement au diplomate. Chiune Sugihara n’a jamais considéré avoir accompli un acte héroïque. Ce n’est pas avant 1985 (un an avant sa mort) qu’il a appris et compris combien de vies il avait sauvées en rusant avec les autorités japonaises, ni à l’origine de combien de vies avaient été ses précieux visas. Les étudiants de la yeshiva de Mir, notamment, ont bénéficié de ces passeports pour la vie. Le descendant de l'un d’entre eux, témoignant de la salle, célébrait les 400 personnes nées dans sa seule famille grâce à ce tampon.
Les premiers visas avaient été rédigés à la main. Un témoin, âgé de quatre ans quand son père avait reçu ce sésame, prononça son nom avant d'intervenir. “Je sais que votre visa était le numéro 17”, lui dit Nobuki. Leçon de mémoire. Puis, avec l’humour dont il avait fait preuve tout au long de ses réponses à Ann Curry, dont la préoccupation était de lui faire dire ce qui distinguait un héros d’un assassin potentiel, il ajouta : “Ceux-ci valent 20 000 dollars, de nos jours”. Très clairement, le trait qui caractérisait Chiune, d'après son fils, était une obstination têtue. Er iz geven an akshn, dirait-on en yiddish. Il était totalement insensible au qu'en-dira-t-on et à la pression de l'autorité. Leçon de vie.
Je n’ai pas eu le plaisir et le privilège de parler avec Nobuki de la Fam. Sugihara. Des "enfants" des visas de son père se pressaient trop nombreux après que les journalistes japonais l’ont interviewé dans l’entrée du musée, à l’issue de la conférence. Mais j’ai eu le plaisir de croiser dans la file de ces enfants mon amie Sheva Zucker, l’âme et la tête pensante de la League for Yiddish, illustre professeur de yiddish et auteur de manuels remarquables.