Mon amie, l'artiste Anne Gourouben, magnifique dessinatrice et humaniste militante tente de répondre à la question que ses amis lui posent. Pourquoi aller et retourner à Calais :
""À ceux qui se demandent pourquoi je suis venue à Calais, ce passage du texte de Georges Perec qui m'accompagne depuis tant d'années.
Que tant d'hommes femmes et enfants soient bloqués ici dans une attente indéterminée m'est insupportable.
( Comme des millions de personnes mes arrières grand-parents maternel et le frère de mon grand-père, venus de Zyrardow, Pologne, passèrent par Ellis Island après la première guerre mondiale et s'installèrent à Manhattan.)
"Ellis Island" 1980/95, P.O.L."" Pour moi, la démarche d'Anne n'est pas questionnable, au sens où son témoignage, ses dessins, sa présence auprès des réfugiés, sont à eux-mêmes une réponse. La mémoire et la fidélité à une histoire fondent chez elle cet humanisme en actes. Pour autant, je désirais lui écrire ce que la confusion entre des contextes historiques distincts m'inspiraient :
""Cela permet de comprendre ta démarche un peu mieux, Anne. À ceci près que Georges Perec s'est rendu à Ellis Island longtemps après sa fermeture dans une quête à la fois documentaire et poétique consistant à se mettre dans les pas des générations précédentes, tout comme il descendait et montait la rue Vilin en se remémorant chaque numéro, chaque échope. Toi tu es dans le vif, comme si tu désirais revivre quelque chose que tu n'as pas vécu. Mais avec toi, ils sont là pour nous, plus réels et plus humains qu'une masse indistincte de réfugiés. Ils ne sont cependant pas menacés du sort subi par ceux qui n'avaient pas quitté Zyrardow. Tout du moins plus là où ils sont. J'hésite tous les jours à recopier quelques lignes de ma traduction de Ringelblum à qui les nouvelles parviennent dans le ghetto, tout au long de 1941, du sort des populations juives dans les villes et villages de Pologne. Déjà, les cadavres des enfants et des adultes morts de faim envahissent les rues du ghetto dès le mois de mai. En juin la situation de délabrement de ceux qui sont emprisonnés dans le ghetto est dantesque. Les trafiquants et certains employés d'officines de la collaboration exercent jusque sur les mendiants chantage et extortion. Les gens vont en lambeaux et arrachent un morceau de pain dans les rues. Les premières informations sur les massacres de masse à l'Est (chez moi en Lituanie où les miens ont été exterminés) n'arrivent que vers octobre ou novembre 1941. Personne ne comprend ce qui se passe et la folie de l'espoir fait que la grande masse des gens attendent dans le ghetto la victoire rapide des Alliés qui seule peut les sauver de la mort par famine. Les rumeurs les plus folles accréditent ces attentes. Nous savons la succession des événements, ils ne le savaient pas. Ce texte de Perec, l'évocation de Zyrardow, c'est cela qu'il réveille en moi aujourd'hui et la situation tragique de Calais relève de l'inhumanité mais s'inscrit dans un contexte historique tout autre. ""
New comer to this country, I sense that I am learning almost everything about American politics through today's campaign. This article of Bill Moyers expresses everything I feel and I fear. After Nevada causus, my political antennas tell me : "Watch out! Fascism". Italy as in the past has served as a "laboratoire politique", a political lab. Brutal, perverse, sexist, low brow Berlusconi - the trajectory began already 20 years ago. Not first time in history. Big slobs calling to the frustrations of the mob, and vomiting hate, fear and low instincts. Bill Moyers description of the submissiveness of the press to faces of brutal domination - provide the show goes on, reminds me also of the rise of Le Pen I and Le Pen II in France torn apart between a leftblind to new forms of terror and resentment and the old racist and revanchist right. To paraphrase the "divine Marquis": Encore un effort Américains pour être républicains (and yes, I am aware of the double-meaning of "Républicains" when conflating French and American contexts - and playing on it))) http://billmoyers.com/story/how-the-us-went-fascist-mass-media-makes-excuses-for-trump-voters/
dimanche 4 mai 2014
IDA or La jeune fille et la mort
This text has been written as an answer to various posts about the film IDA on a Facebook discussion group: Polish-Jewish matters and the Holocaust.
The two main characters are two Polish women. They are Jewish survivors who live in the 60’s, one as a retired, drunk and depressed ex prosecutor, with an unsettled life, the other as a novice who grew up in a convent. They have been deprived of (in random order) their parents, their children, their identity, the truth about their history, their Jewishness, and the possibility of building a life in the reality of a world. For what reason should a Pole born in the 60’s be unhappy under the communist regime? Most of Poles who have known this place and time would swear they have been happy children or teenagers.
The story of the film is about the first character unveiling the truth about her own history to the second one, the young Anna/Ida. Unfortunately the case of Jews trying to escape the killings and deportation slaughtered by Polish countrymen was very common. I am right now translating into French the diary of the Yiddish novelist Leyb Rochman: Un in dayn blut zolstu lebn. His description concerns the Minsk-Masowiecki region, not very far from Warsaw. But the ethnic cleansing and hunting and looting of the persecuted Jews by local population happened in almost every town and village of Poland during all the time of the war, with high points when the Nazis organized the hunting down and deportation of the Jews. The most painful cases concern people who have been hiding Jews (one hour, one day, one week, or more) and then murdered them. There should be a study per se about these aspects. Those of us who have read a lot of witness narratives know what I am referring to.
It is highly interesting that Pawel Pawlikowski (who is British but decided to return to his native Poland) faces all these questions in his film, including the participation of the Jewish survivors to the Polish communist regime. Is it somehow an answer to the identity problem of these young Poles discovering today their Jewish origins? Not speaking of its formal beauty, the grandeur of the film comes from the genius of the artist who has sketched the psychology of the two female characters with such a sensitive personal stroke that they cannot be forgotten. To approach the question of Polish-Jewish relationships in the context of WWII somehow cruelly evoked in the film, I am relying on the numerous testimonies that I have read in Yiddish or heard and not on historical reconstructions. The phenomenon described in the paroxysmal scene of the countryman's confession was certainly not marginal. It was massive; the people who fled Nazi terror were confronted to an ocean of hostility. The survivors have of course met charitable Christians but they were themselves obviously in such a dreadful danger from their neighbors (and not only from the Nazis occupation authority) that it has sometime led to the murder of their protected Jews as in the story of Ida's parents, in the film. Pawel Pawlikowski is facing this fact as a Pole, and as a child of the 60's. Sorry that I am not translating Leyb Rochman's book into English but in French. His war testimony corresponds almost exactly to the story told in the film. The hunting, looting and killing were massive. If it was from a minority or a majority of Polish countrymen, I don't know. But it has been terribly efficient and cruel. In my parents' hometown Telsiai, the home of the renown Yeshivah of Telz, in Lithuania, the Lithuanians were instrumental in the mass killings (no Einzatzgruppen in this zone), and witnesses and historians have described looting the goods of the Jews as a powerful incentive. My position is not ideological about Poles or Lithuanians. I am just a child of survivors, and we all know to appreciate a righteous mentsh and what righteous people went through to save a handful of lives at the risk of their lives and of the lives of their family.
En m’envoyant cet article alarmant sur la situation des pauvres de ce côté-ci de l’Atlantique,un ami m’écrivait récemment avec un rien de cruauté : “Ce sera peut-être bientôt le moment de rentrer au bercail, après avoir empoché la nationalité au passage, pour se préparer à des temps plus durs encore, ....”
Sylvain Cypel – dont on peut difficilement ignorer les partis pris anti-israéliens comme envoyé spécial en Israël-Palestine – oublie qu'en toute logique, si les gens ne meurent pas de faim dans les rues aux USA, à une époque où les chiffres des pauvres, des chômeurs, des déclassés dépassent à ce point ceux de la grande dépression, c'est que les diverses protections et aides sociales fonctionnent encore, même si elles sont souvent très inégales selon les états. J’ai pu le constater ici-même à Brooklyn, où j’ai eu la surprise de découvrir que les petites gens ne sont pas toujours favorables à un système de santé public – et encore moins à l’obligation, même aidée, de recourir à une assurance privée - qui les contraindrait de payer pour des “assistés”. Incrédule quant à l’existence même de ces assistés, force m’a été de reconnaître au détour de discussions que mon penchant tout français à la polémique idéologique était contré par des arguments concrets et pragmatiques. Ces soupapes sociales du système m’étaient pour la plupart inconnues.
Je n’éprouve aucune condescendance pour le patriotisme des Américains et j’avoue avoir été touchée par l’atmosphère qui régnait dans la grande salle des U. S. Citizenship and Immigration Services de Brooklyn où, au milieu de deux ou trois cents autres candidats, j’ai prêté le serment d’allégeance, the Oath of Allegiance. J’étais bien, aux côtés de cette lie de la planète échouée aux pieds de la Grande Dame. Pas un mot du poème d’Emma Lazarus qui ne résonnât à ce moment avec force :
Give me your tired, your poor, Your huddled masses yearning to breathe free, The wretched refuse of your teeming shore. Send these, the homeless, tempest-tossed, to me, I lift my lamp beside the golden door !
Donnez-moi vos pauvres, vos exténués Qui en rangs serrés aspirent à vivre libres, Le rebut de tes rivages surpeuplés, Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête m'apporte De ma lumière, j'éclaire la porte d'or !
Et si je ne démentais pas la rumeur amusée que faisaient courir certains pendant la procédure de naturalisation, prétendant que j’aimais tant ma nouvelle patrie qu’au moment de demander mon changement de nom, j’opterai sans hésiter pour celui d’Emma Goldman, je fus probablement la seule de cette portée de tout nouveaux Américains à élever une protestation. J’ai même émis le soupçon que la cérémonie eût pu ne pas être valable parce que nous n’avons pas chanté the Star Spangled Banner.
Cela dit, je veux bien revenir au bercail, mais où est mon bercail ? Il a bien de la chance celui qui sait où se trouve le sien. Le lieu des origines où enfants et petit-enfants viendront se ressourcer, replonger leurs racines ? Il est pour moi d’abord et avant tout une terre tragique, un lieu de destruction, un jardin dévasté. Les étapes des migrations réelles de ma famille ou celles des exils historiques et des utopies émancipatrices de mon peuple? "Fun grinem palmenland biz vaysn land fun shney" scande en alexandrin l’hymne yiddish des partisans juifs, “de la verte contrée des palmiers au blanc pays de neige”- nous conduisant curieusement dans ce vers du chaud vers le froid ?Quel serait ce bercail, ce berceau, cet abri mythique et improbable ? Celui du foyer familial uni et apaisant ? La maison des parents, celle des grands-parents ? Mais où se trouve-t-elle quand une génération prend à peine le temps de nicher avant d’être chassée ou d’être pousée par ses aspirations, en quête du droit de vivre libre (j’avais écrit par erreur : “livre”) ou simplement du droit de vivre. Les bonnes années, ou serait-ce les bons siècles, un courageux prend la route vers la promesse de meilleures opportunités, vers dem goldenem land. Nos enfants nous demanderont sans doute des comptes là-dessus, ils nous interrogeront sur ce foyer rêvé au creux d’un vallon, entourré d’un jardin et protégé par une haie bordée de glycines, et chercheront l’érable ou le peuplier que nous avons planté. Ils auront la nostalgie des bonnes pierres rassurantes de l’immobilier dans lequel nous aurions investi avant que les prix montent, et ils souffriront peut-être que nous n'ayons à leur offrir que la république de nos rêves. Assoifés d'azur davantage que de terre, nous avons été des prolétaires du mystère, des précaires de la réalité, retourneurs de doublure, surfileurs d’argumentaires, tailleurs imaginaires d'une étoffe impalpable, funambules en guerre avec leur fil, Quichotte se débattant avec... une aiguille.
Lorsque l’on me demande ici, aux États-Unis d’où je viens, j’ai tendance à répondre : quand ? Oui, quand ? En cela, je ne diffère guère du New Yorkais moyen, et encore moins de l’habitant de Brooklyn ou du Queens qui, lorsqu’il ne transporte pas à ses semelles la poussière d’une ou deux émigrations, porte à son blason les étapes du périple d’un parent, l’entrée par Ellis Island d’un grand-parent. Lorsque je suis retournée pour la première fois en Lituanie d’où vient ma famille et où je suis née, j’y suis arrivée avec l’opinion bien arrêtée qu’il n’y avait rien à attendre d’un pays où une partie de la population en avait assailli une autre pour l’anéantir. Ma plus grande surprise a été de sentir que les morts étaient tous là autour de moi, en quelque sorte bien vivants. Que je le veuille ou non, je marchais au milieu d’un peuple invisible et empruntais des chemins déjà arpentés, je longeais des rues qui m’étaient connnues et suivais les berges familières de la Vilienka au bord de laquelle j’avais esquissé en effet mes premiers pas. C’est sur ces eaux vives que mon frère aîné pilotait un navire de guerre en dirigeant une… grande et profonde bassine d’aluminium. C’est là aussi, en contrebas de notre petit immeuble de la “rue” Auksiaiciu, hésitant entre le sentier bucolique et la friche industrielle, sous le petit pont qui conduit sur l’autre rive, vers le quartier d’Uzupis, surplombé par le cimetière catholique, qu'il avait un jour découvert un pendu.
Devant les fenêtres de notre appartement situé au rez-de-chaussée, mon père a planté un arbre après la guerre. Il y était encore lorsque nous avons tourné [nemt], une langue sans peuple pour un peuple sans langue, en 2000 et 2001.
J’étais revenue avec la peur, la colère, le chagrin, mais avec le coeur et l’esprit suffisamment ouverts pour en être transformée à jamais, de la seule façon dont un être peut réellement être transformé, c’est-à-dire en se connectant avec les âmes qui l’habitent, et qui lui sont aussi étrangères et familières que l’Autre inconnu et proche qui lui fait face. J’étais incapable de donner à la ville où j’étais née son toponyme lituanien actuel de Vilnius qui m’écorche encore les oreilles, mais je pouvais l’entendre de la bouche de mes amis, de Shura Jacovski et de sa mère Leya qui nous ont accueillis, de sa fille, et de ma chère Salomeja, du réalisateur Saulius Berzhinis, qui pouvaient le prononcer sans détruire les fondements de ma native Vilna soviétique, sans oblitérer la Vilné d’Avrom Sutzkever, sans éteindre les étoiles qui brillent au firmament de la Lituanie de ma naissance, parmi lesquelles scintillent tendrement l’âme pleine de douceur et de sagesse de Mere-Haye, la mère de mon père, et celles de trois garçons, Joseph, Leybl et Elié, ses frères. Alors mon refuge n’est certes pas en Lituanie, mais peut-être dans son ciel. Ma demeure est là où m’accompagnent mes livres yiddish, quand bien même je ne les ouvrirais pas. Je possède, sauvée de je ne sais plus quelle guenizah, l’édition de Valdiks, (Ce qui vient de la forêt (vald), des bois, sylvestre) un recueil de poèmes écrits entre 1937 et 1939, publié en 1940 à Vilné à 500 exemplaires numérotés. Le mien porte le numéro 89, et il est dédicacé par Avrom Sutzkever au Dr. M.(ax) Weinreich, le fondateur et directeur du YIVO, en juin 1940. Il est en triste état, mais c’est un toit sous lequel je m’abrite, une citadelle spirituelle dont on peut difficilement me déloger.
Revenir au bercail, je le veux bien, dans ma France d’adoption où l’on distribuait du lait pour le “quatre heures” des écoles, et où, quoique je fisse, jamais je ne suis parvenue à effacer tout à fait mon sentiment d’étrangeté. Jeune immigrée sans accent ni signe extérieur visible, j’y ai vécu comme on marche sur un fil. Je n’étais pas d’un autre pays, mais d’une autre planète, d’un ailleurs absolu et qui continuait de vivre à travers le yiddish de mes parents, leur inénarrable accent, leur inatteignable volonté de bien faire, de se fondre dans le paysage, de ne pas fâcher la maréechaussée, ou faut-il écrire la marée chaussée ? C’est le plus naturellement du monde que j’emboîtais le pas à une génération de rêveurs. C’était reparti pour un tour de microsillon, et mon pauvre père qui avait été assez inepte pour fuir le paradis communiste que la Grande Guerre patriotique de Staline et sa victoire sur le nazisme avait étendu jusqu’aux pays Baltes, a dû cette fois s‘armer d’une patience à toute épreuve pour tolérer avec bienveillance le crédo de mon allégeance à l’Internationale – cette patrie qui accueille sans distinctions les “prolétaires” de tous les pays, pour suivre d’un oeil sourcilleux les déambulations de la nouvelle Jeune Garde sur les pavés parisiens, observer à distance les péripéties de la gigolette sur la Butte Rouge… (c’est son nom), et, occasionnellement la porter en réparation à l’hôpital des Nouveaux Partisans pour quelques points de suture ici et là.
Le bercail était alors, en vérité, au coeur des galeries de l’ancien Louvre ou au Théâtre de l’Est parisien, accordant à chaque lycéen qui voulait bien s’abonner aux visites guidées et aux représentations hebdomadaires un droit de citoyenneté illimité et inaliénable dans la république de la beauté et des lettres, dans les contrées de la curiosité infinie et du questionnement intérieur, sur les territoires de la métamorphose permanente du monde, antidote assez efficace, après tout, au virus de la révolution permanente. C’était une patrie à la fois intime et collective, un univers aussi personnel que partageable. Encore fallait-il trouver des concitoyens de cette nation. Le bercail, j’ai beau le secouer et le retourner en tous sens, l’examiner sous toutes les coutures, a toujours été évasion, quand il a cessé d’être exil. Quand il s’est matérialisé dans les verts en camaïeu des printemps tourangeaux ou de ses fins d’été dorés de vignobles gorgés de vin et de mirabelles, chez de prospères vignerons communistes qui accueillaient quelques enfants parisiens, je dévalais les prés tendres comme du beurre en direction du ruisseau à la recherche d’une terra incognita plus mystérieuse que la Lune sur laquelle on n’avait pas encore marché et plus lointaine que l'atoll de Raroia, dans l'archipel des Tuamotu, où avait abordé le Kon-Tiki de Thor Heyerdahl.